Dernier pipi avant d'aller au dodo
5 Mai 2009 - 1h24
Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri parmi les hiérarchies des anges ? Et cela serait-il, même, et que l’un d’eux soudain me prenne sur son cœur : trop forte serait sa présence et j’y succomberais. Car le Beau n’est rien autre que le commencement de terrible, qu’à peine à ce degré nous pouvons supporter encore ; et si nous l’admirons, et tant, c’est qu’il dédaigne et laisse de nous anéantir. Tout Ange est terrible.
Il me faut donc ainsi me retenir et ravaler en moi l’obscur sanglot, ce cri d’appel. Mais hélas ! vers qui se tourner ? à qui donc, mais à qui peut-on s’adresser ? A l’ange, non ! à l’homme, non !
Et les animaux pressentent et savent, dans leur sagesse, qu’on ne peut pas s’y fier : que nous n’habitons pas vraiment chez nous
dans le monde interprété. Il nous reste peut-être quelque arbre sur la pente, que nous puissions chaque jour aller voir de nouveau ; il nous reste le chemin d’hier et la facilité attardée d’une habitude fidèle qui se plut près de nous et ainsi demeura et ne partit point. Et la nuit, oh ! la nuit ! quand le vent tout empli de l’espace des mondes travaille et sculpte nos visages ; car à qui ne reste-t-elle pas, désirée si passionnément, la nuit, doucement décevante et prodigue en douleurs, qui se dresse, difficile, devant le cœur de chacun. Aux amants, serait-elle moins sévère ?
Hélas ! ils se voilent seulement l’un à l’autre leur destin. Ne le sais-tu pas encore ? Hors de tes bras jette le vide, rejette le dans ces grands espaces dont notre souffle vit ; et que peut-être les oiseaux, de leur vol plus intime en sentent l’air comme agrandi.
(….)
Il est étrange, sans doute, de ne plus habiter la terre ; de ne plus suivre ces coutumes, qu’on vient d’apprendre à peine ; et de ne donner plus aux roses, à d’autres en promesse, la signification du devenir humain ; de n’être plus ce qu’on avait été dans l’angoisse infinie des mains, et puis d’abandonner jusqu’à son propre nom, tel un jouet brisé.
Etrange, de ne désirer plus les désirs. Etrange de voir tout ce que des rapports tenaient liés ensemble, flottant si librement dans l’espace. Etre mort est un état pénible et plein de recommencements, jusqu’à ce qu’on parviennent et qu’on pénètre un peu l’éternité. Mais les vivants, tous commettent la faute de faire trop grandes leurs différences.
Les Anges (dit-on) souvent ne savent pas s’ils passent parmi des vivants ou des morts. Le courant de l’éternité à travers les deux règnes entraîne tous les âges avec soi, toujours, et les confond chacun.(….)
Rainer Maria Rilke
Les justiciers
s'estompent. Voici les cupides tournant le dos aux Bruyères Aérées. René Char
Avec André et Jacky Leloup en février 2007

